Et c'est ainsi qu'Alexandre est grand !

Et c'est ainsi qu'Allah est grand!

 6/10
 Théâtre Prospero



Bonjour à tous,

Alexandre Vialatte (ici le blogue des amis d'Alexandre Vialatte) fait partie — avec Céline (ici un dictionnaire Céline qui montre comment il a réinventé la langue française et la littérature), Frédéric Dard (ici un des très nombreux sites consacrés au commissaire San-Antonio et à l'œuvre multiforme de Dard et de ses nombreux hétéronymes), Jules Renard (ici un site très complet sur ce misanthrope amoureux de l'humanité et ici son célèbre journal), La Rochefoucauld (ici les fameuses Maximes du Duc [1613-1680] qui n'ont rien perdu de leur actualité), Nietzsche (ici une excellente introduction à l'oeuvre de l'auteur du Gai savoir et d'Ainsi parlait Zarathoustra, deux de mes livres préférés à emporter sur une île déserte) et quelques autres — de mes auteurs fétiches (pas nécessairement les plus grands, mais ceux qui vous accompagnent au long cours et que l’on retrouve régulièrement avec un plaisir toujours renouvelé), tant pour la qualité et, je dirais même, la « pureté » de son style que pour sa verve quasiment rabelaisienne et pour son humour décalé et distancié.


Et c'est ainsi qu'Allah est grand !

Crédit illustration - Gabriel Papapietro

Je ne pouvais donc que me réjouir de la présentation, dans la petite salle du théâtre Prospero, d’un montage de ses chroniques parues tout au long des décennies 50 et 60 dans le journal quotidien régional français La Montagne, sous la forme d'un spectacle intitulé : Et c’est ainsi qu’Allah est grand ! Ne voyez d’ailleurs dans ce titre aucune allusion politique ou religieuse, il s’agissait simplement pour Vialatte de conclure ses chroniques hebdomadaires par un pied de nez humoristique légèrement absurde et plutôt désabusé, devenu, depuis, un cri de ralliement pour les vialattiens de tous poils, signifiant simplement « ainsi va le monde ».

Sur une mise en scène de Jean-Marie Papapietro, Gaétan Nadeau (ici un article sur Personal Jesus, son spectacle le plus personnel que nous avions vu au théâtre La Chapelle), dont nous avions loué, dans un billet précédent, la performance dans La couleur du gris présentée à l’Espace Libre, installé dans un intérieur typique d’un écrivain, ou tout au moins d’un écrivant, distille, avec un détachement finement ironique, avec un sourire en coin et avec un talent certain, les réflexions douces-amères et parfois cruelles de Vialatte que l’on se doit de déguster avec une grâce tout aristocratique.

Pourquoi, alors, n’avoir accordé à cette production qu’une note de 6/10?

Tout d’abord, si l’exiguïté et le caractère un peu oppressant de la petite salle du Prospero située au sous-sol étaient parfaitement adaptés à l’avant-dernière pièce que nous y avons vue, Guerre, du dramaturge suédois Lars Norén — ici une analyse de son œuvre et en particulier de son regard bergmanien sur le couple dans sa pièce Démons —, un drame dont je n’ai pas encore eu l’occasion de parler sur ce blogue, mais qui m’a fait une impression durable, ils étaient plutôt anachroniques (un intérieur cossu avec du mobilier Louis quelque chose dans un bunker éclairé au néon) et contre-productifs par rapport à l’ambiance générale que le metteur en scène souhaitait installer. J’ai également assez peu apprécié une introduction composée d'une projection de dessins de Vialatte qui se traînait un peu en longueur et qui n’ajoutait pas grand-chose à la pertinence du propos, sauf peut-être à vouloir à tout prix coller à la tendance « multimédia » d’un théâtre prétendument contemporain.

Mais ma réserve la plus fondamentale a plutôt trait, au-delà du plaisir qu’il y a à écouter la langue ciselée de l’auteur si bien rendue par l'excellent lecteur qu’est Gabriel Nadeau, à une certaine frustration quant à ce qu’il reste une fois le rideau tombé (enfin, façon de parler, parce que de rideau, bien entendu, il n’y en avait pas). Eh bien, il ne reste pas grand-chose (il faut dire, à la décharge du metteur en scène, qu’il est bien difficile de « théâtraliser » des chroniques parues au fil des ans dans un journal) et, deux semaines après, je crois bien avoir presque tout oublié du contenu des chroniques évoquées, hors le thème, récurrent chez Vialatte, du non-usage du subjonctif après « après que » et en dehors de la formule magique « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ! » que l’on n'entend d’ailleurs, à mon grand étonnement, qu’une seule fois durant le spectacle. Et j’ai bien peur qu’un spectateur qui ne serait pas un familier des écrits du génial chroniqueur de La Montagne ne sorte pas plus avancé des sous-sols du théâtre, et je doute fort que le « show » ait pu donner à quiconque l’envie de découvrir l’œuvre de Vialatte et, en particulier, l’intégrale de ses chroniques publiées sous l’autorité de son fils dans la collection Bouquins dans deux tomes copieux, le premier couvrant les années 1951 à 1962 et le deuxième les années 1962 à 1971 (en tout, près de mille chroniques).

Moi qui suis depuis toujours un inconditionnel, j’ai toutefois pris un certain plaisir à ce spectacle dont je crains toutefois qu’il n’ait emporté l’adhésion que des convaincus d’avance.

Mais que cela ne nous empêche pas de déguster quelques morceaux choisis.

« La confiture n'est bonne que s'il faut monter sur une chaise pour attraper le pot dans le placard. »

« La conscience, comme l'appendice, ne sert à rien, sauf à rendre l'homme malade. »

« Rien n'arrête le progrès. Il s'arrête tout seul. »

« L'ours est fidèle, monogame et bisannuel dans ses devoirs conjugaux. »

« Le temps perdu se rattrape toujours. Mais peut-on rattraper celui qu'on n'a pas perdu ? »

« Sans le kangourou, l'homme n'aurait jamais su qu'il ne possède pas de poche marsupiale. »

« Le sage doit garder un vice pour ses vieux jours. »

« Que serait la vie sans l'imparfait du subjonctif ? »

« Nous vivons une époque où l'on se figure qu'on pense dès qu'on emploie un mot nouveau. »

« On n'est pas d'accord avec la vie tant qu'on n'est pas d'accord avec la mort. »

« L'homme n'est que poussière, c'est dire l'importance du plumeau. »

« Sauf erreur, je ne me trompe jamais. »

« La Bible assure que lorsque Dieu eut fabriqué l'homme et la femme, il en pleura. Comme on le comprend ! »

 « Munissez-vous toujours de lainages lorsque vous allez en Auvergne. Tout y est aigrelet : le fond de l'air, le fromage, le vin, le son de la vielle. »

Témoin privilégié des mutations qui ont traversé le XXe siècle et observateur nostalgique d’un passé auquel il reste attaché dans ses dimensions culturelles et linguistiques, Vialatte — de qui, pour ma part, je retiens surtout l’humour, dont Pierre Desproges se fera, avec, en particulier, sa Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, le digne héritier, une chronique qu’il conclura systématiquement d’un « Étonnant, non ? », lointain écho au  « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ! » vialattien, et dont il faut rappeler qu’il a traduit et introduit Kafka en France et traduit de l’allemand des auteurs aussi importants que Nietzsche, Goethe, Brecht et Thomas Mann — a souvent été classé par certains (en compagnie des « Hussards »), si tant est qu’un tel classement ait un sens quand il s’applique à un homme aussi éclectique et aussi modéré dans son expression, dans les « anarchistes de droite », tandis qu’il était étiqueté par d’autres comme un surréaliste tantôt « socialisant », tantôt nationaliste. Je dirai simplement que c’était un grand esprit, un brillant écrivain, un observateur avisé de l’humanité, un chroniqueur de génie et l’une des rares personnalités que je connaisse capables de concilier éloge de la lenteur et vivacité de la réflexion.
Et c’est ainsi qu’Alexandre est grand!


Ce qu’en disent quelques vialattiens distingués en introduction de chroniques qu’ils ont eux-mêmes choisies, regroupées dans un recueil intitulé Vialatte à La Montagne.


« Heureux lecteur qui va découvrir Vialatte. Il apprendra de lui, en petites phrases limpides et frappantes, que les hommes, les bêtes et les choses n’arrêtent pas d’entretenir à leur insu des quantités de relations insoupçonnées, fraternelles ou hostiles, sentimentales ou intéressées, extravagantes, édifiantes ou simplement bizarres, mais toujours instructives. Heureux lecteur qui découvre Vialatte et son gai savoir. Aussi bien pourra-t-il découvrir, à travers un jeu d’images ou dans le sillage d’un proverbe inventé, le cœur qui bat et parfois même l’âme qui se fend. »

Jacques Perret


« Pour moi, Vialatte est le grand maître de l’incongruité. Rien n’est plus difficile en littérature. Rien n’est plus insupportable que l’incongruité simulée. La véritable incongruité doit être naturelle. Chez lui, elle coule de source. J’aime beaucoup ses romans. Je préfère les chroniques qui sont, à mes yeux, son chef-d’œuvre absolu, parce que nulle part ailleurs il n’exprime aussi bien cette incongruité. »

Amélie Nothomb


« Lui qui se défie tant des systèmes et des théories, il livre là son art poétique. Il le fait en trois lignes, l’air de rien sinon de se jouer, comme toujours. “Reposons-nous parmi les choses les plus diverses. La poésie en naît de façon automatique. Par simple juxtaposition. Dès qu’on rapproche deux choses extrêmement différentes, la poésie est bien près d’en jaillir. La poésie filtre toujours à travers les fentes de l’insolite.” […] Son imagination excède toute limite. Ce n’est pas qu’elle soit loufoque, elle est dingue. […] Mais cette extravagance est portée par une syntaxe janséniste, à la fermeté admirable. Des phrases courtes. Le plus souvent une proposition indépendante, sujet, verbe, complément. Élémentaire, le verbe (c'est un des secrets) : “La tour Eiffel écarte les jambes et se balance comme un roseau.” Parfois une subordonnée, mais alors la plus courante, une relative de base, amenée par un qui ou un , une comparative en comme. De cette conjugaison des extrêmes avec la plus grande simplicité naît l’humour, ce fils du paradoxe et de l’improbable. Naît surtout la poésie, fille de la grâce et de l’incongru, “clé même de l’abîme intérieur”. Vialatte est bien plus libre, il est bien plus subversif que ne le fût Mai 68. »

Laurence Cossé


« Il arrive parfois qu’on aime un texte, tout simplement parce qu’il nous fait apprendre un mot et, dès lors, fait exister une chose à nos yeux. Ainsi, sans l’une des plus célèbres et savoureuses chroniques animalières d’Alexandre Vialatte, peut-être n’aurions-nous jamais eu vent de la présence sur terre de l’oryctérope — à ne pas confondre avec son cousin éloigné, l’ornithorynque, autre créature au nom dadaïste et à la physionomie improbable. L’oryctérope, donc, cet étrange mammifère ongulé d’Afrique, avec un corps de kangourou, des oreilles d’âne, que l’on nomme parfois “cochon de terre” ou “ours à fourmi”. […] À travers cette description pataude et sommaire, on tient tout le problème de cette bête noctambule et terriblement atypique : il convient en effet de faire appel à d’autres espèces pour donner une idée de son apparence, de sa vie, comme s’il ne s’agissait là que d’un alliage plus ou moins réussi, un jeu de mécano zoologique. »

Baptiste Liger


« Toutes les chroniques de Vialatte se vaudraient : c’est la loi du genre. On a, pourtant, une petite faiblesse pour celle-ci. Un bel exemple du style du bonhomme. Percutant : “La vitesse des morts est proverbiale.” Aigu : Céline “laisse de hauts châteaux d’ordures qui se détachent sur un ciel d’orage” — l’auteur précise plus loin : des monuments de merde. Inspiré : le parallèle Céline/Hemingway — morts à un jour d’intervalle. Intempestif : la saga du petit morceau de peau réséqué par le docteur Vidal. Et c’est ainsi qu’Alexandre n’est pas petit. »

Pascal Ory


« L’ironie se voile de pudeur pour évoquer le témoignage d’une figure héroïque de la Résistance. En matière de prologue, Vialatte constate avec une sobriété pudique que la France a déserté l’Histoire. La gravité de cette chronique trahit les sentiments dont la simplicité “lourde”, comme on dit de certaine artillerie, tranche avec les divagations coutumières aux frontières de l’absurde. C’est d’autant plus émouvant que l’écrivain ne va plus tarder à mourir. »

Denis Tillinac


« Que seraient devenus les hommes s'ils n’avaient pas eu de mère ? Magnifique interrogation. Sauf que là où un chroniqueur mensualisé s’en tiendrait à la formule, Vialatte répond : “Recueillis par l’Assistance Publique, ils se promèneraient deux par deux, le jeudi, en longues files, sur des routes mouillées, sous la surveillance tatillonne d’une vieille sœur un peu moustachue…” [...] Le génie affleure, une fois par semaine, dix fois par article : faire d’une boutade une vérité. […] Vialatte excelle dans l’art du contre-pied, à deux jours de mule du politiquement correct. […] Deviendrait-il à la mode ? Les admirateurs ne détestent rien davantage que les pâles copies de l’objet de leur culte. Seule solution : se ruer sur l’authentique Vialatte.  Lui-même nous l’enseigne : “Rien n’imite mieux le trompe-l’œil que le produit naturel.” »

Philippe Vandel


Si ce billet vous a donné envie de lire Alexandre Vialatte ou si vous l’avez déjà lu, que vous l’ayez aimé, que vous l’ayez détesté ou qu’il vous ait laissé indifférent, ou si vous avez envie de nous faire découvrir d’autres lectures, n’hésitez pas à vous manifester, ce blogue est aussi le vôtre. J’attends de vous lire avec impatience.

À bientôt,

Michel


© Michel Translation 2011-2014