De la différence


Changing Room

 7,5/10
 Espace Libre



Et autres effets secondaires

 7,5/10
 Théâtre Prospero



Bonjour à tous,

Ça y est, la saison est lancée et dans ce premier billet, deux pièces pour le prix d’une.

Changing Room à l’Espace Libre et Et autres effets secondaires au Prospero

Et on commence sur des chapeaux de roue avec une note de 7,5/10 aussi bien pour l’une que pour l’autre de ces pièces.

Si ces deux spectacles partagent un thème de base commun, la différence, il est traité complètement… différemment dans l’un et dans l’autre.


Changing room


Changing Room, sur un mode cabaret à la fois burlesque et intimiste, évoque, par le canal de confessions filmées en vidéo, un dispositif dialectique de distanciation/rapprochement — le cinéma (la lanterne magique), plus ambigu et plus onirique par nature (même quand il se dit réaliste), que ce soit grâce aux techniques de montage ou à des effets spéciaux, en réalisant « déréelise » par rapport au spectacle vivant , mais permet également des gros plans et une irruption dans l’intimité impossible au théâtre —, la vie de drag queens (tiens, un casse-tête de traduction intéressant).

Au-delà de la réflexion sur le droit à la différence, vestimentaire, sexuelle ou autre,
on y décode également une mise en abyme « superpirandellienne » sur la vie et le théâtre (je suis sûr que l'extraordinaire Louis Jouvet, qui déclarait dans Entrée des artistes de Marc Allegret qu'il fallait mettre un peu d'art dans sa vie et un peu de vie dans son art, aurait adoré ce dispositif); en effet, des acteurs jouent des drag queens, drag queens qui ne sont rien d’autre que des hommes qui jouent à être des femmes, et quand on sait que l’une de ces drag queens, jouée par une actrice, est une femme qui joue à l’homme jouant à être une femme… on a un peu le vertige.

Formidable! En avant la zizique! L'occasion d'un hommage au génial Boris Vian qui, dans ce petit chef d'oeuvre plein d'humour et de pertinence, évoque l'une de mes autres passions, la chanson francophone et l'émergence des géants de l'après-guerre (Brel, Brassens, Barbara, Ferré, Gréco et consorts).


Et autres effets secondaires, crédit photo Louise Leblanc


Et autres effets secondaires se joue sur un tout autre registre, on y évoque la maladie mentale, l’itinérance, le carcan familial, le poids de l’institution scolaire et l’impossibilité de vraiment aimer ou même communiquer — on ne fait souffrir que ceux qu’on aime —, mais le ton reste joyeux, la mise en scène brillante et l’interprétation de la jeune troupe, Des miettes dans la caboche (quel joli nom plein de rêves possibles — les troupes théâtrales ont d’ailleurs souvent le génie de ces appellations absurdes qui font rêver et qui sont déjà du théâtre, qu’on pense aux Barbares Obliques, aux Trois tristes tigres, au Théâtre des Fonds de Tiroirs, au groupe Enfin l'hiver, aux Écornifleuses, au Sage fou, au Théâtre de la pire espèce et à bien d’autres encore), si elle coince parfois un peu, reste ultravitaminée!

On ne saurait parler de folie — je déteste, entre autres, le politically correct qui rebaptise les aveugles en mal voyants et les licenciements en ajustements structurels — et de théâtre sans évoquer deux figures tutélaires.

La première, celle d’Antonin Artaud, lui-même souffrant de maladie mentale, qui écrivait : « Se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec, dans un coin de soi-même, des morceaux de monde réel. », théâtre… folie, folie… théâtre, morcellement, secousse, éclatement… je ne peux ici m’empêcher de penser à la scène de l’ampoule dans Le Corbeau où Pierre Fresnay, excédé, frappe une ampoule en s’écriant « Vous croyez que le Bien c’est la lumière, et que l’ombre c’est le Mal? », et que les visages de ses auditeurs passent de l’un à l’autre, tandis qu’il conclut « Où est l’ombre… Où est la lumière… »

L’autre figure, c’est celle du fabuleux Pippo Delbono, que j’ai eu la chance de voir déjà trois fois à Montréal.

Si ces thèmes vous intéressent, si ma prose vous interpelle ou vous irrite, si vous avez des commentaires ou des remarques, de fond comme de forme, ou si vous voulez partager vos propres coups de cœur, n’hésitez pas, à vos claviers… réagissez et dialoguons. 

À bientôt,

Michel


© Michel Translation 2011-2014