Juliette, Miles, Jean et Robert : quatuor magique pour un éternel retour et des correspondances

Les aiguilles et l'opium

 8 / 10
 TNM



Bonjour à tous,

 

La saison du TNM se termine en un véritable feu d’artifice, au sens quasiment littéral du terme, avec une expérience « immersive » proposée par Robert Lepage, fondateur de la compagnie Ex Machina (quel nom extraordinaire ; Lepage agit bien comme un Deus ex machina en faisant le lien entre la logique du théâtre grec et les nouvelles technologies), qui la dirige dans la reprise de sa pièce Les aiguilles et l’opium. En fait, les appellations « pièce » ou « théâtre » sont ici relativement mal adaptées : l’argument est limité, les personnages, qu’ils soient encore vivants aujourd’hui (Juliette Greco, en 1949), morts (Jean Cocteau et Miles Davis, également en 1949) ou imaginaires (Robert — autofiction quand tu nous tiens, le comédien québécois interprété par Marc Labrèche, en 1989), n’en sont pas réellement, mais représentent plutôt, au choix, des archétypes, des spectres, des rêves, des incarnations artistiques ou des fantasmes littéralement illuminés par la magie de la mise en scène de Lepage et par ses choix scénographiques : Miles incarné — hommage aux arts circassiens — par un extraordinaire acrobate muet, Wellesley Robertson III, Juliette dont on n’apercevra finalement que la silhouette et dont l’interprète, malgré une présence que j’ai trouvée intéressante, n’est même pas nommée, ni dans le programme, ni dans les crédits (!), et Cocteau, toujours en peine de la mort soudaine de Radiguet en 1923 l’ayant laissé désespéré, découragé et en proie à l’opium qui, tel un ange, vole au-dessus de l’Atlantique de retour de New York alors que Davis fuit Paris et un amour impossible pour retourner dans l’Amérique raciste des années 50 vivre une longue chute et une déchéance sans fin dans la drogue tout en produisant l’une des œuvres musicales les plus géniales du XXe siècle.

Lepage l’illusionniste fait également appel, et ici je trouve ce choix parfaitement pertinent, à des images vidéo d’époque créant une ambiance hypnotique et une forme d’envoûtement qui sont la marque de fabrique de son art « total » quasiment wagnérien, le « Gesamtkunstwerk » dont nous avons déjà parlé ici à propos d’un autre spectacle proposé au TNM (j’ai toujours buté sur la façon de rendre le terme anglais « performance » en français).


Aiguilles-Opium_Miles

© Nicola-Frank Vachon


L’ouverture de la pièce qui voit Marc Labrèche s’envoler dans un ciel constellé d’étoiles recouvrant son corps le long de mystérieux méridiens est superbe, tout comme le tableau au cours duquel il est aspiré par une spirale de noir et de blanc. En bref, du grand art !

L’acteur indique à propos de cette pièce dans laquelle il reprend, vingt ans après, le rôle que Lepage tenait lui-même à la création : « J’avais envie de reprendre cette pièce parce que cette élévation me semble encore pertinente à représenter. Le monde de l’inconscient, du rêve, nourrit d’ailleurs toujours les utopies artistiques d’aujourd’hui. Je suis heureux de retrouver l’énergie de ce spectacle, qui est rare et qui est aussi très loin de mon personnage fantaisiste de télévision : j’y retrouve une sorte de spleen de contemplation ; une énergie aérienne qui me plaît. J’ai le sentiment que je ne joue pas, que je ne suis pas en représentation, que je me consacre simplement à la parole, dans une forme de détente, pour favoriser une conversation intime avec le spectateur. » Il ajoute au sujet du dispositif scénique : « C’est très exigeant, mais une fois que je suis bien entré dans la machine que j’ai faite mienne, je peux jouer avec elle. Et elle devient soudainement légère. Tout ce qui compte est alors le dialogue, la conversation de Robert avec lui-même et avec le public. Le spectacle repose quand même beaucoup sur des adresses très franches au public qui doivent être faites dans une grande sincérité, je pense. »

Quelques bémols tout de même à ce dithyrambe (puisqu’avec Cocteau et Greco, nous parlons de poésie et de chant) :

  • Sur la longueur, on finit par se lasser, en dépit de l’extraordinaire fluidité du processus, des rotations du cube suspendu comme par miracle dans les airs qui, au gré des tableaux, se tourne, se retourne, s’ouvre et se referme pour offrir différentes perspectives, dans lequel Labrèche évolue avec une facilité et une aisance déconcertantes comme s’il était, lui aussi, acrobate de métier (un véritable acteur physique à l’américaine), performance d’autant plus remarquable que ce fameux cube bouge sans cesse et que les acteurs s’y glissent et s’en extraient par des ouvertures relativement réduites représentant des portes ou des fenêtres ;
  • Les articulations entre les trois dimensions de la pièce, l’histoire de Robert en 1989, le retour de Cocteau des États-Unis et la rencontre de Miles Davis et de Juliette Greco, m’ont parfois semblé légèrement tirées par les cheveux ;
  • Lepage en dit trop (finalement, au-delà des aspects autofictionnels que je ne néglige pas, cet appendice au triangle Cocteau, Greco, Davis était-il bien utile ?) ou pas assez (le contenu de cette histoire s’avère trop ténu pour qu’on s’y intéresse vraiment en dépit du grand talent que Labrèche mobilise).


Lepage souligne l’importance de Cocteau dans la genèse de cette œuvre : « À l’époque où ce coup dur s’est produit dans ma vie, je travaillais à la mise en scène de ce texte que Cocteau a écrit en 1949 dans l’avion entre New York et Paris. Je m’amusais avec cette correspondance historique entre Cocteau, à New York pour la première fois de sa vie, et, à peu près en même temps, Miles Davis, à Paris. Deux mondes, deux visions d’après-guerre qui vont se rencontrer pour forger une culture hybride qui est, d’une certaine façon, celle du Québec. La peine d’amour a été malgré moi injectée dans le processus. Ça m’a servi de porte d’entrée, ça m’a guidé sur la piste de la dépendance. Alors que je vivais une dépendance affective, je découvrais que Cocteau avait été dépendant à l’opium et Miles Davis à l’héroïne. Les parallèles, nombreux, ont donné une œuvre bigarrée, un peu étrange, que je ne comprenais pas très bien au moment où je la créais, mais qui répondait à une urgence de dire. […] Dans ce texte, Cocteau réalise que les États-Unis vont bientôt avoir une influence énorme, non seulement sur le plan culturel, mais aussi sur le plan politique. […] Cocteau va jusqu’à laisser entendre que les États-Unis vont devenir quelque chose comme un Globocop, une police planétaire. Bien que l’action du spectacle se déroule toujours en 1989, c’est-à-dire avant Internet, les téléphones dits intelligents et le 11 Septembre, les propos de Cocteau ont des résonances étrangement actuelles. »

Lepage décrit également le rôle de l’opium dans le processus créatif de Miles : « […]  dans le cas de Miles, l’opium a mené à une forme de perte, il est allé trop loin. Mais ça a aussi laissé place à une très enviable liberté artistique dans son œuvre. On le voit dans le spectacle, dans une scène d’évocation d’un dialogue entre Robert et le réalisateur Louis Malle qui raconte que pour composer la musique du film Ascenseur pour l’échafaud (avec notamment la fameuse scène au cours de laquelle Jeanne Moreau déambule dans les rues de Paris — précision du rédacteur de ce billet), Miles Davis improvisait beaucoup parce qu’il était très sensible à son état présent, à son inconscient, aux parties de lui qui s’exprimaient sans trop de rationalité, de manière libre et ouverte. »

Les feuilles mortes — Caura Vaucaire

L’unité de la pièce passe par Robert, ce comédien québécois qui, en 1989 (année de rupture historique s’il en fut), part travailler à Paris en espérant oublier une histoire d’amour qui a mal tourné. Il s’installe dans une chambre de l’hôtel La Louisiane qui, en d’autres temps, a hébergé Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre et... Juliette Greco. Il est en France pour doubler, pour la télévision française, un documentaire sur la tournée parisienne du trompettiste Miles Davis qui aura le coup de foudre pour la Dame en noir, égérie de Saint-Germain-des-Prés, dite Jujube (hommage en passant à la magnifique Dame blanche de Saint-Germain-des-près, la grande Cora Vaucaire, inoubliable interprète, entre autres, des Feuilles mortes, disparue récemment, à écouter ci-dessus) dans ce Paris de l’après-guerre si merveilleusement chanté par Yves Montand dans 1947 sur des paroles de Jorge Semprún et une musique de Philippe-Gérard (à écouter ci-dessous) dont on vient d’apprendre le décès. Décidément, une génération de génies de la chanson française dont l’influence est encore énorme aujourd’hui, apparue dans les dix années de l’immédiat après-guerre — Brel, Brassens, Barbara, Ferré, Ferrat, Nougaro, Gainsbourg, Montand, Lapointe, Moustaki, Vian, Léveillée, Leclerc, Caussimon, Mouloudji, Levesque, Reggiani, Vaucaire et tant d’autres — est en train de disparaître... Tenez bon, Juliette, Anne, Marc, Pierre et Gilles !

1947 — Yves Montand

Œuvre chorale tissée autour de destins croisés, Les aiguilles et l’opium constitue également une réflexion, toujours suggérée et subtile, sur le génie, l’art, la faiblesse de l’être humain, ses peurs et ses souffrances et l’interconnexion invisible, au-delà du temps et de l’espace, des âmes, des œuvres et des destins. L’approche chorale a largement été utilisée dans le monde du septième art qui en facilite, en particulier par l’intermédiaire du montage, la mise en œuvre. On pourrait notamment évoquer ici Les marmottes d’Élie Chouraqui en 1993, Les uns et les autres de Claude Lelouch en 1981, American graffiti de George Lucas en 1973, Short Cuts de Robert Altman en 1993, L’auberge espagnole de Cédric Klapisch en 2002, Le goût des autres d’Agnès Jaoui en 2000, Babel et Amores perros d’Alejandro González Iñárritu en 2006 et en 2000 ou Pulp fiction de Quentin Tarantino en 1994, pour ne citer que quelques films inégaux mais tous formellement intéressants ; toutefois, ces films sont, sans exception, parfaitement ancrés dans la réalité et je ne vois aucune référence filmique — hormis peut-être dans l’œuvre de celui que je considère comme l’un des plus grands réalisateurs de tous les temps, le génial Alain Resnais qui, lui aussi, vient de mourir et, là encore, c’est toute une génération, celle de la Nouvelle Vague, qui disparaît avec, comme dernier des Mohicans, Jean-Luc Godard (83 ans) qui vient de partager, formidable passage de témoin, avec le tout jeune Xavier Dolan (25 ans) le Grand prix du jury au Festival de Cannes — qui ait su mêler, aussi intimement que le fait Robert Lepage, poésie, onirisme et « choralité ».

Artiste au talent démesuré nourri d’architecture, de littérature, de peinture, de cinéma, de nouvelles technologies, d’histoire, de géographie et de bien d’autres arts et sciences, Lepage est aussi convaincant dans l’élaboration de concepts, dans l’écriture et dans l’interprétation que dans la mise en scène et incarne littéralement une conception holistique et totalement moderne des arts de la scène.

En dépit de mes réserves sur le contenu textuel, quelques passages sont particulièrement marquants : la lecture de la Lettre aux Américains de Jean Cocteau par Labrèche qui adopte un ton nasillard du plus bel effet et, je dois dire, assez conforme à ce que je sais de l’original ; une description des moments forts — 1960, 1970 et 1980 — jalonnant l’histoire du Québec par Robert (ses explications sur le référendum de 1980 sont vraiment savoureuses) ou encore une séance d’enregistrement assez drolatique du commentaire du documentaire sur Miles (même si l’exploitation des différences de prononciation en anglais entre Français et Québécois —  « dévisse » pour Davis — qui fait rire la salle aux éclats n’est pas particulièrement subtile).

En ces temps où (presque) tous les politiques semblent privilégier ce qu’ils pensent être les « vraies affaires » et la sacro-sainte lutte contre les déficits budgétaires, et où il semblerait que l’art et la culture ne soient pas réellement considérés comme des priorités, je crois, moi, qu’il s’agit là d’une erreur absolument monumentale qui pourrait conduire nos sociétés, au sein desquelles les corps intermédiaires — famille, institutions religieuses, partis politiques, syndicats, etc. — ne jouent quasiment plus aucun rôle, dans une impasse dont elles auront le plus grand mal à sortir.

Je suis convaincu que les artistes ont, plus que jamais, un rôle éminent à jouer, si ce n’est en tant que guides — rôle qu’ils récusent, d’ailleurs, pour la plupart —, tout au moins en tant qu’« éveilleurs de conscience », « ouvreurs de possibles », « empêcheurs de ronronner » et « décodeurs de réalité ».

Et vous, qu’en pensez-vous ?

J’attends avec impatience de lire vos commentaires à ce sujet.

À bientôt,

Michel


Quelques poèmes de Jean Cocteau :

Voici l’âge


Voici l’âge des fous charmants.

Tu as leur âge. Es-tu fou ?

Voici l’âge du tohu-bohu.

Tu as le désordre. As-tu son âge ?

Voici l’âge de raison la vraie.

Tu as raison. Es-tu la vérité ?

Voici l’âge des palissades.

Tu es la rue. Es-tu le ciel au-dessus du mur ?

Voici l’âge où le rêve est celui des maisons.

Tu as une maison. Vis-tu ton rêve ?

Voici l’âge du marquis de Sade.

Tu es sans plaisir. As-tu la liberté ?

Voici l’âge des morts dans la rue.

Tu cours dans le vent. Est-ce la mort qui t’attrape ?

Voici l’âge des amants déments.

Tu es nu. T’es-tu jamais déshabillé ?

Voici l’âge de l’abordage.

Tu dis des mots qui ne sont pas humains.

Voici la grève des maquis.

Tu ne suis pas les saisons.

Voici les chars et la police.

Tu as mis ton cœur dans ta tête.

Tu fuis comme un voyou.

Voici l’âge où je m’en fous.

J’en ai assez. Qu’on m’arrête.

Qu’on m’arrête avec la foule.

Les façades


Il est des cris plaintifs qui se tordent les bras,

Mordus entre les dents, avortés sur les lèvres,

Des fards astucieux masquant l’ardeur des fièvres, 

Et des corps moribonds sous la fraîcheur des draps.

La douleur nous fait honte en nous prenant pour cible.

Cherchons le mot qui trompe et le regard qui ment !

Le sanglot doit se perdre en un ricanement,

Et le cerveau bondir sous un flot impassible…

Combien rencontrons-nous de chaos inconnus,

Pantins qui crisperaient, enfin réels et nus, 

Leurs traits démaquillés à la clarté des lampes !

Ignorons-nous assez les larmes et le sang !…

Et près des volets clos qu’on regarde en passant,

L’anneau froid des canons appuyés sur les tempes !

En manière d’épitaphe


Avec en lui déjà l’affreux désir qui hante,

Pour avoir découvert la tendre agonisante

Cachant ses traits fanés sous le masque des fards ;

Sous le mensonge exquis de sa riante mine,

Pour avoir respiré, sur ses canaux blafards,

Les miasmes malsains du cancer qui la mine,

Pour avoir trop connu l’épouvantable peur

D’en être fou, malgré son sourire trompeur

Et le jeune abandon qu’affectent ses vieux gestes,

Après avoir, peut-être, un peu… si peu lutté,

Pour que ses souvenirs soient les seuls qui lui restent,

Il s’y tua d’amour devant la Salute !

Ce que m’a dit la minute


La minute m’a dit : « Presse-moi dans ta main ;

Tu ne sais aujourd’hui si tu seras demain ;

Ainsi prends tout le suc qui m’enfle comme une outre,

Ne tourne pas la tête et ne passe pas outre,

Vis-moi !… Dans un instant, je serai du passé !

Mais tu ne sais peut-être au juste ce que c’est

Qu’éteindre dans ses bras la minute qui passe,

Si tu comprends la splendeur grave de l’espace

Qui te laissait jadis indifférent et froid,

Si tu sais accepter la douleur sans effroi,

Si tu sais jouir d’un très subtil parfum de rose,

Si pour toi le couchant est une apothéose,

Si tu pleures d’amour, si tu sais voir le beau

Alors suis sans trembler la route du tombeau.

Tu vivras de chansons, de splendeurs, de murmures,

Le chemin n’est plus long si l’on cueille ses mûres,

Et je suis près de toi la mûre du chemin ! »

La minute m’a dit : « Presse-moi dans ta main. »

Désespérance


Je n’ai pas dix-huit ans et j’ai déjà souffert !

Faudra-t-il donc toujours avoir le cœur qui saigne,

Le front emprisonné dans un étau de fer…

Sont-ce les pleurs que l’existence nous enseigne ?

Me faudra-t-il marcher vers le tombeau béant

Avec l’œil qui se mouille et s’angoisse et s’effare,

Et n’oser pas risquer mes pas timides, en

Cherchant à l’horizon l’assurance d’un phare ?

Me faudra-t-il partir comme je suis venu,

Ignorant de tous ceux que j’aurais dû connaître,

Avec mes doigts crispés sur mon corps maigre et nu,

Et lorsque je mourrai, commencerai-je à naître ?

J’aurai goûté le vin sans toucher à la lie,

Un vin amer, un vin empoisonneur mais doux !

Je demande à mourir, car j’ai peur de la vie,

Et je la laisse aux forts, aux naïfs, et aux fous !


Le sublime cachot


Joie intense d’un matin chaud,

Prodigue et sublime cachot !

Merci, Destin qui me le donne !

D’un néant à un autre néant,

Ce ciel, cette eau, ces belladones,

Ce sourire de doux géant,

Épanoui sur la nature,

Cette fraîche et nette peinture

Que mon œil, chaque nouvel an, 

Porte sur son limpide écran ;

Et même l’hivernale neige !

Comment peut-on, comment pourrais-je,

Destin vague et sans horizon,

Ne pas pleurer cette prison,

Que ton obscur vouloir abrège ?

Adoration


Dans le pavot amer s’endort le scarabée,

Le parfum se répand des roses qui se fanent.

En l’air, le ciel a des nuages diaphanes…

Le soir est parmi ceux qu’on aime bouche bée,

Stupide sans chercher à comprendre les choses,

Simplement parce que, dans la fleur où il rôde,

L’insecte est d’or, d’argent, d’étain et d’émeraude…

Le dieu nu


Il allait en silence au milieu des risées 

Il feignait d’être sourd à l’unanime affront 

Il souriait avec des lèvres défrisées 

Un bandeau noir ceignait les boucles de son front 

Et je lui demandai : « Jeune homme aux membres frêles

Es-tu l’amour ? » -- Alors il me répondit : Non !

Je marche en me cachant à l’ombre de ses ailes,

Et je suis le dieu nu qui ne dit pas son nom.

Délivrance des âmes


Au segment de l’Éclusette

On meurt à merveille.

On allait prendre l’air dehors ;

On fumait sa pipe ; on est mort.

C’est simple. Ainsi dans les rêves,

On voit une personne en devenir une autre,

Sans le moindre étonnement.

La mort saute, lourde écuyère,

Qui vous traverse comme un cerceau,

Car ici les balles perdues

Sont oiselets d’un arbrisseau

En fil de fer. 

Uccello


Jolis oiseaux, vite en selle !

L’eau de pluie mouille vos ciseaux, 

Vous fait penser ainsi que des roseaux.

Elles d’oiseaux

Oiseaux des ils

Un doigt de sel

Vous apprivoise.

Oiseaux dépliés, l’eau de pluie

Et les phares vous défardent.

Comme elle découpait le bruit dans le silence

Il bataille sans aile et patte en l’air des lances.

Le Destin


Le destin il est vrai m’a donné une apparence humaine

Mais un étrange étranger habite en moi

Je le connais mal et il m’arrive à l’improviste

D’y penser comme on se réveille en sursaut

Parfois l’étranger me laisse en paix et somnole

Parfois il se démène dans sa cellule

Mes œuvres sont ce qui de lui s’évade

Avec police et chiens de police à leurs trousses

Vous êtes me dira-t-on un drôle de corps

Il ne sert que de prison à un seul hôte

Tandis que plusieurs inconnus successifs le figurent

Étranger irascible je ne connais de toi

Que tes révoltes contre ces naïfs qui te servent

Et payent cher de désobéir à tes ordres

Vent debout


Les mots les petits mots lourds

bien en relief Alphabet

d’école

quoi ?

on n’entend rien ils s’allongent

autant en emporte le vent

dit-on

il faudrait créer

c’est inutile Porte-voix

du capitaine

abattez le mât


© Michel Translation 2011-2014