Quel cirque !

Le murmure du coquelicot

 7,5 / 10
 Théâtre du Nouveau Monde



Bonjour à tous,

Laissez-moi tout d’abord vous dire le plaisir que j'ai à vous retrouver pour une nouvelle saison de vagabondages culturels. J’espère que mes élucubrations vous donneront non seulement l’envie de sortir, au sens propre, pour aller voir du théâtre, du cinéma ou d’autres formes de spectacles desquels vous ressortirez sûrement plus sensibles, plus intelligents ou plus heureux, mais également, au sens figuré (out of the box, comme disent nos amis anglophones), de sortir de la routine, des habitudes, des certitudes et de tout ce qui, dans notre monde normé, policé et violent, nous contraint, nous limite et nous empêche de respirer, d’évoluer et de nous envoler, comme l'albatros de Baudelaire, entravé dans sa marche par ses ailes de géant, chanté ici par Léo Ferré, pour tenter d’être nous-mêmes en découvrant l’autre.

Je vais en rester là de mes réflexions pseudopsychologicosociopoliticophilosophiques et mon billet d’aujourd’hui ne visera qu’à vous faire part du plaisir que j’ai ressenti lors de certains spectacles.

Le cirque est certainement, dans le domaine des arts vivants, l’un des modes d’expression que je préfère. Alors, après avoir assisté en juillet au festival Montréal complètement cirque, je m’étais promis d’écrire un billet à ce sujet.

Malheureusement, des contraintes de calendrier m’en ont empêché. Voici, pour ceux qui auraient l’occasion de voir ces artistes en tournée, les spectacles que j’ai eu la possibilité d’admirer :

Qui sommes-je ? Par Ludor Citrik

Figure du clown bouffon anticonformiste qui veut s’évader du carcan de la bien-pensance, Ludor Citrik propose une critique acerbe et ironique de notre monde et fait tout pour sortir le spectateur de sa zone de confort. 

Un spectacle de qualité, audacieux et corrosif, parfois un peu trash, souvent étrange, mais toujours tendre.

Smashed par les Gandini Juggling

La quintessence de l’humour anglais. Un spectacle de jongle entre Buster Keaton (ici dans un combat de boxe absolument hilarant) et les Monty Python (ici Monty Python and the knights of the Holy Grail, sans doute l'un des plus grands films comiques de tous les temps)… 

Humour et flegme british à tous les étages dans un hommage à la danse et à Pina Bausch (grande prêtresse de la danse-théâtre) où la pomme et sa symbolique jouent un rôle clé.

À voir absolument, éventuellement accompagné d’enfants ou d’ados.

Propaganda, par Jo-Ann Lancaster et Simon Yates

Des acrobaties de très haut niveau — bicyclette, trapèze, etc. — teintées de poésie, mais surtout d’une révolte anarchoécologiste contre toutes les formes d’exploitation induites par le capitalisme sauvage et par notre société de consommation devenue folle : exploitation de l’homme par l’homme, exploitation de la nature, exploitation de la femme, et même « auto-exploitation ».

La scène dans laquelle Simon Yates, sur un fil mou, caricature le travailleur lambda, encaserné par la société, qui consomme ses céréales, boit son jus d’orange et s’habille avant d’aller bosser pour littéralement « botter le cul » de ses employés m’a irrésistiblement fait penser à la chanson de Richard Desjardins Le bon gars.

Du cirque engagé et rebelle, comme le théâtre d’après-guerre était un théâtre engagé. Un spectacle déjanté et intelligent, qui souhaite adresser un message au public et qui ne s’en cache pas. Un spectacle que les deux artistes australiens qualifient eux-mêmes de « weird » et de « crappy »… Tout un programme!

Si vous en avez l’occasion, courez-y, vous n’en sortirez pas indemne.

S par Circa

Un show de cirque–danse, rencontre ultime entre puissance et sensualité, sauvage, sexy, sophistiqué et, surtout, sensationnel… SSSSS… Une sorte d’allitération racinienne : pour qui sont ces circassiens qui sifflent sur vos têtes !

S’appuyant sur la musique de l’album Uniko du groupe finlandais Kronos Quartet, mixture de cordes et d’accordéon traversés de rythmes gitans ainsi, notamment, que sur la musique de Purcell et de Múm — mélange jouissif, s'il en est —, empreint d’une esthétique de danse contemporaine mais également de ballet plus traditionnel — on pense au rituel païen du Sacre du printemps de Stravinsky —, la troupe CIRCA s’efforce, dans une volonté d’abstraction, de déconstruire le cirque traditionnel tout en préservant les émotions et les sensations du spectateur sans toutefois le prendre par la main pour lui expliquer à grands coups de roulements de tambour ce qu’il doit ressentir.

En bref, superbe et sublime.


Amoureux de la poésie, j'aimerais, avant de passer au Murmure du coquelicot, présenté en ce moment au TNM, attirer votre attention sur l’excellente mise en musique des poèmes de Roland Giguère par Thomas Hellmann qui en a tiré un livre disque et un spectacle auquel j’ai récemment assisté au Théâtre de Quat’Sous.

Ci-contre quelques-uns des poèmes de Giguère à déguster, pour votre plus grand plaisir, j'espère.

Je m’en voudrais de quitter cet intermède poétique sans vous signaler qu'à la grande déception des fous de poésie, de théâtre et de cinéma, l’immense Jean-Louis Trintignant — reconnaissable entre tous à sa voix si particulière (au propre comme au figuré) et que l’on a pu admirer médusés dans ce chef d’œuvre du cinéma qu’est Amour de Michael Haneke dans lequel il joue aux côtés de la merveilleuse Emmanuelle Riva (l’une des égéries de la Nouvelle vague qui a fait irruption sur la scène cinématographique dans le premier long métrage de fiction d’Alain Resnais écrit par Marguerite Duras, Hiroshima mon amour) — a décidé de tirer définitivement sa révérence après une ultime représentation à Vannes (non, ce n’est pas une joke…) de son spectacle Les poètes libertaires dont nous avions longuement parlé la saison dernière sur ce blogue lors du passage du comédien à Montréal. Salut l’artiste et chapeau !

Et puisque l’on évoque la Nouvelle vague, un dernier hommage à une autre de ses égéries, qui vient de disparaître, l’iconoclaste, talentueuse et inclassable Bernadette Laffont. On se souviendra avec délice de son rôle d’apprentie féministe en guerre contre la société étouffante de son époque (ça n’a pas vraiment changé, ça) dans La fiancée du pirate de Nelly Kaplan, dans lequel elle interprète, entre autres, la chanson J’m’en balance de Barbara.


Photo : Yves Renaud

© Yves Renaud

Mais, des roses de Giguère, revenons à nos coquelicots… Lorraine Pintal, directrice artistique du TNM, nous propose, dans le domaine du spectacle vivant, une forme d’œuvre d’art totale, un « Gesamtkunstwerk » wagnérien, où se mêlent cirque, théâtre et musique. Dans un tel contexte, la difficulté consiste bien sûr à créer une unité, comme l’opéra sait assez souvent le faire en utilisant la musique, le chant, les décors et la scénographie comme support d’un contenu dramatique, à faire converger ces différentes disciplines en leur permettant de s’enrichir mutuellement sans faire perdre aux spectateurs le fil du propos. On peut sans hésiter dire que le collectif de cirque Les 7 doigts de la main, Sébastien Soldevilla, Shana Carroll, cocréateurs de la troupe, et Michel Vézina, cometteurs en scène et coauteurs du spectacle, Nans Bortuzzo, auteur des arrangements musicaux et compositeur de la musique originale, Rémy Girard et Pascale Montpetit relèvent haut la main le défi.

Le murmure du coquelicot raconte l’histoire de Raymond Lemieur, merveilleusement interprété par Rémy Girard qui est décidément un acteur de classe mondiale, même s’il lui arrive de se perdre, à l’image de Gérard Depardieu avec qui il partage décidément un grand nombre de traits caractéristiques, dans des productions, disons… assez douteuses.

Raymond est un acteur moyen, ni vraiment raté, ni vedette — on peut même dire qu’il a relativement réussi dans son « ratage », mais que, mesurée à l’aune de ses ambitions, sa réussite est un échec (le syndrome de l’albatros, encore et toujours) —, un gars comme nous tous, quoi, dans la moyenne. Dès le premier tableau, on comprend qu’il passe une audition — ou plutôt qu’il subit, tout au moins au début, un interrogatoire quasiment administratif, voire policier, sommé de donner son nom, son prénom et la profession de ses parents et de répondre à des questions sur son enfance, sa vie étant passée au crible sans qu’il comprenne vraiment ce qu’il fait là, sinon qu’il a été « convoqué »… comment ne pas penser, ici, au Procès de Kafka — auprès d’une certaine madame B, Pascale Montpetit, ambiguë à souhait, tour à tour séductrice, inquiétante et autoritaire, qui précise à Raymond, qui semble complètement perdu, qu’il s’agit du « rôle de sa vie », merveilleuse ambivalence du sens ; en effet, si Raymond comprend, dans un premier temps, qu’il y a là la possibilité d’un rôle exceptionnel pour lui, il va réaliser, petit à petit, que c’est bien sa vie, et le scénario qui en découle, qui est en train de s’écrire au fur et à mesure qu’il la revit et qu’il se laisse aller à la raconter à Madame B : ses parents, si proches et si éloignés l’un de l’autre, son enfance et ses premières années d’école, sa rencontre avec le théâtre, son escalade trois fois recommencée sur le mode d’un Sisyphe portant son rocher de l’Himalaya de l’amour avec un grand A, la douleur ressentie lors de l’abandon de sa mère quand il avait sept ans, etc. L’audition s’achevant — mais la vie n’est-elle pas qu’une longue audition consistant à répondre à des questions et à prouver et encore prouver ? (sur ce thème, je vous recommande vivement la lecture d'un ouvrage du sociologue Alain Ehrenberg La fatique d'être soi) —, Raymond devra affronter un choix et décider de son avenir en ouvrant l’une des deux portes qui se présentent. On pense ici bien sûr à Jean-Paul Sartre, à l’existentialisme, à la responsabilité individuelle de chacun vis-à-vis de ses actes et de ses « non-actes » et notamment à Huis clos et aux Mains sales. La psychanalyse (hommage à Edgar Allan Poe et à Jacques Lacan) est, elle aussi, convoquée via l’histoire de La lettre volée (et du néant, ha ha !, de la vie de Raymond) écrite par sa mère… Les membres des 7 doigts de la main, vêtus de blanc, angéliques et diaboliques, comme en apesanteur en dehors du temps et de l’espace, virevoltent autour de Raymond, incarnant tout à la fois son inconscient, sa bonne et sa mauvaise conscience et tous les possibles aussi bien passés que présents et à venir.

La pièce, parce que pour moi, il s’agit bien de théâtre — et il faut saluer là le courage de Lorraine Pintal qui ose, certainement pour l’une des toutes premières fois, s’affranchir du carcan de la représentation classique dans ce temple du théâtre traditionnel montréalais qu’est le Théâtre du Nouveau Monde —, regorge d’images poétiques qui titillent l’imaginaire et d’idées pertinentes qui, à quelques exceptions près, font presque toujours mouche.

L’ouverture du spectacle par Au suivant de Jacques Brel résume notamment à merveille l’absurdité et le vide affectif marquant la vie de Raymond, courant de second rôle en second rôle à la recherche d’un amour qu’il ne trouvera jamais, d’une gloire qui se dérobe obstinément et, surtout, même s’il ne se l’avoue pas, d’une mère qui lui préparait, pour dormir, une merveilleuse tisane de coquelicot, fleur qu’elle, amoureuse des fleurs en général à l’inverse de son mari qui s’intéressait essentiellement aux végétaux et aux arbres sous leurs aspects scientifiques, appréciait tout particulièrement, tout comme elle adorait le fameux tableau de Claude Monet Coquelicots représentant, tiens, tiens, un petit garçon et sa mère dans un champ de coquelicots. Pour les botanistes en herbe, on admirera la symbolique, le coquelicot, Papaver rhoeas, étant en fait une espèce du genre Papaver qui comprend aussi le pavot à opium, Papaver somniferum, plantes dont on sait qu’à haute dose, elles peuvent être mortelles (l’amour, l’oubli, la mort en quelque sorte).

En évoquant les coquelicots, on pense inévitablement à Mouloudji et à la chanson Comme un petit coquelicot (encore une histoire de mort et d'amour)… magnifique !

Ce Raymond toujours en attente m'a remis en mémoire une autre chanson du Grand Jacques, Zangra, et un livre extraordinaire sur le même thème de l’auteur italien Dino Buzzati, Le désert des Tartares.

La musique douloureuse et mélancolique à souhait de Nans Bortuzzo ainsi qu’un final époustouflant entretiennent une atmosphère entre hyperréalisme sud-américain — le Chili est d’ailleurs présent incidemment par le biais de l’une des « amoureuses ratées » de Raymond ainsi que l’Espagne, terre d’origine d’un curé pas très catholique qui allait enseigner le théâtre au petit Raymond —, surréalisme, fable philosophique et chronique sociale.

L’identité joue évidemment un rôle fondamental dans la pièce — ce n’est pas un spectacle québécois pour rien — et Raymond a d’ailleurs pris un pseudonyme français, Jean-Philippe Brugaire, formé sur les racines latines de « rugir » et de « braire », pour jouer l’acteur au Québec tout en gardant son patronyme québécois pour tenter de percer à Paris. La question de l’être est ici, de toute évidence, absolument incontournable. Raymond jongle, en véritable acteur enfant de la balle, dans sa vie personnelle comme dans sa vie professionnelle, avec ses deux identités au gré des situations et des rencontres. Rêvant d’un autre destin, il espère, fantasme d’acteur, pouvoir s’inventer lui-même pour échapper à qui il est vraiment. Shakespeare avait vu juste.

Life's but a walking shadow, a poor player, that struts and frets his hour upon the stage, and then is heard no more; it is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing.


La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien.

Les codes traditionnels du théâtre sont ici déconstruits au profit d’un mariage presque toujours harmonieux entre deux modes d’expression. La mise en scène est à la fois simple et inventive et les parties « cirque » extrêmement séduisantes. Rémy Girard compose, avec une habileté et une présence exceptionnelles — une sorte de force tranquille et fragile à la fois —, un personnage, déterminé, résiliant, inquiet et souffrant d’un mal de vivre très métaphysique. Pascale Montpetit livre une prestation exceptionnelle mêlant froideur, distanciation et rigidité, jusqu’à la catharsis finale.

Un spectacle totalement inattendu et d’une grande qualité.

Si vous l’avez vu, ou si vous comptez le voir, n’hésitez pas à nous faire part de vos commentaires. Et si vous avez d’autres suggestions à nous faire, théâtre, cinéma, lecture ou musique, elles seront bienvenues.

J’attends de vous lire avec impatience.

À bientôt,

Michel


La dépression évoque aujourd’hui l’image de la personne fatiguée qu’il faut regonfler comme un pneu. Surtout, elle amorce sa "réussite" au moment où l’on passe d’une société d’obéissance, à l’autorité reconnue, à une société qui pose des normes incitant chacun à l’initiative individuelle, l’enjoignant à être responsable de sa vie : à devenir lui-même. C’est la maladie de l’homme sans guide : il déprime de devoir supporter l’illusion que tout lui est possible et de s’apercevoir qu’il n’en est rien. En croisant l’histoire de la psychiatrie et celle des modes de vie, j’ai tenté de montrer que la dépression est une réponse en négatif à ces impératifs : elle se présente comme une maladie de la responsabilité dans laquelle domine le sentiment d’insuffisance. Le déprimé n’est pas à la hauteur, il est fatigué par l’exigence sociale, par l’effort de devenir lui-même. Alors que cette société insiste sur les notions de projet, de motivation, ou de communication, il se sent sans avenir, sans énergie, il communique mal avec lui-même et avec les autres.

© Michel Translation 2011-2014