Un pont sur le Bosphore

Ablaye Cissoko

 8,5/10
 Constantinople



Bonjour à tous,

Nous étions, dans mon précédent billet, à la salle Pierre Mercure ; eh bien, restons-y, avec toutefois une appréciation diamétralement opposée de la musique proposée.

En effet, je n’hésite pas à attribuer un 8,5/10 à ce concert qui réunissait l’ensemble Constantinople et Ablaye Cissoko, un griot joueur de Kora originaire de Saint-Louis du Sénégal.


Fondé par Kiya et Ziya Tabassian, deux musiciens montréalais d’origine iranienne, Constantinople explore depuis plus de 10 ans les traditions orales des cultures méditerranéennes et la musique manuscrite du Moyen-Âge. Basés à la fois sur des recherches musicologiques et travaillés dans une optique de création musicale, certains projets de l'ensemble croisent également les répertoires et les pratiques de plusieurs pays appartenant à cette grande aire géographique qui part du Moyen-Orient et s'étend jusqu'à l'Europe méditerranéenne, allant jusqu'à explorer les musiques du Nouveau Monde. Les rencontres ainsi opérées entre musiques, répertoires et pratiques de prime abord très éloignés sont devenues une marque de fabrique de l'ensemble, attirant un public toujours plus curieux de découvrir quelle teinte va revêtir un nouveau projet, quelle couleur l'ensemble aura choisi d'adopter.

Et comme à l’occasion de pratiquement chacune de ces rencontres, même si certaines sont bien évidemment plus fécondes et plus réussies que d’autres, ce fut un pur émerveillement pour l’esprit, pour le cœur, pour les oreilles et même pour les yeux.

La musique proposée par Constantinople et par ses invités n’est pas une musique
« fusion », comme on en trouve à foison sur les étagères des disquaires — ou sur Internet si vous êtes branché —, tendance « pop » matinée de classico-jazzy-new-age, où l’originalité et la pertinence de chacune des composantes se perd dans une musique sans âme et sans caractère dont l’unique vocation est de plaire à tout le monde ou plutôt, ambition plus modeste encore, de ne déplaire à personne. Non, il s’agit d’une musique parfaitement originale où chacune des parties ne se noie pas dans un mélange sirupeux et peu ragoûtant, où chacun des partenaires n’écrase pas et ne dénature pas son vis-à-vis, où il ne s’agit pas d’une simple juxtaposition de deux univers qui nous parleraient en alternance, mais où l’on assiste à un véritable dialogue magique où l’un répond à l’autre, où l’un enrichit l’autre, et où le tout est bien supérieur à la somme des parties.

Quand j’écoute cette musique, je ne peux m’empêcher de penser à ce que devrait être, dans un monde parfait, ou tout au moins en voie de perfection, loin du prétendu choc des civilisations, le dialogue entre les cultures, et d’évoquer le regretté Emmanuel Levinas pour qui l’éthique est ce qui est en moi, mais ne vient pas de moi. ll explique qu'en effet, comme tout être, de moi-même, je persévère dans mon être et que quelque chose d’étranger vient briser cette spontanéité, me couper entre moi et moi; ce quelque chose, c’est la figure du visage de l’autre qui fait effraction dans mon être et rompt ma tranquillité. On retrouvera ici des concepts assez proches sous la plume de la brillante Judith Butler à l'occasion de la réception du prix Adorno (tiens, musique et philosophie se rejoignent encore une fois).

Constantinople a su — comme devrait le faire tout artiste, et comme le font parfois les traducteurs — jeter des ponts et créer conjointement avec des individus et des ensembles venant d’autres horizons aussi variés que :


Et maintenant, place à la musique!

Je vous propose d'écouter quelques extraits des disques de Constantinople
(en cliquant sur les liens à gauche) :

  • Malouf constantinois, extrait du disque Terres turquoises
  • Cantigas de Santa Maria, extrait du disque De Castille à Samarkand
  • Li tans nouveaus, extrait du disque éponyme
  • La descente au clair de lune, extrait du disque Que le yable l'emporte!!!
  • El rey de Francia, extrait du disque Memoria Sefardi
  • Hija mia mi querida, extrait du disque Constantinople
  • Shamaim, extrait du disque Ay!! Amor...
  • Chant Byzantin, extrait du disque Carrefour de la Méditerranée
  • Zarambesques, extrait du disque Terra Nostra


Que vous ayez apprécié ou non ce billet, qu'il vous ait donné envie de rire, de pleurer ou tout simplement de bâiller, peu importe, jetons des ponts et dialoguons! Je meurs d'envie de vous lire! 

À bientôt,

Michel

© Michel Translation 2011-2014