Amplifier n'est pas jouer

L'Amour sorcier

 4/10
 Ensemble contemporain de Montréal
 Appassionata



Bonjour à tous,

Friedrich Wilhelm Nietzsche a écrit, à juste titre, que sans musique, le monde serait une erreur; il aurait toutefois pu préciser qu’il pensait à de la bonne musique. En effet, si je ne crois pas qu'il y ait de la « grande », et, par voie de conséquence, de la
« petite » musique (sauf la nuit quand on s'appelle Wolfgang), il y a certainement, comme nous l'allons voir tantôt, de la bonne et de la mauvaise musique.

Vous m’excuserez, mais je n’ai pas réussi, pour illustrer mon propos, à trouver de vidéo de Nietzsche sur Internet, comme quoi ceux qui croient qu’on trouve tout sur la toile devraient en rabattre un peu et fréquenter plus assidûment les bibliothèques, les vraies, pas les virtuelles... Ça, c’était pour mon quart d’heure « la nostalgie n'est plus ce qu'elle était », hommage à l'immense actrice qu'était Simone Signoret, la nostalgie d'une époque où lorsque vous preniez l'ascenseur vous n'aviez pas la tentation de double-cliquer sur le bouton de votre étage et de chercher le bouton Cancel si vous vous étiez trompé et peut-être, surtout, la nostalgie d'une époque où l'on n’avait pas 200 amis virtuels, mais quelques Copains d'abord bien réels — Georges, Édith, Jacques, Barbara, Léo, Félix et les autres, vous manquez terriblement à ce monde désenchanté (où le chant n'enchante plus) et où ce qui compte n’est pas l’innovation ou la création, mais simplement la nouveauté — et là je ne parle pas que de musique, mais aussi de politique, de technologie et de bien d’autres choses encore — « sortie » de plus en plus vite et aussitôt dépassée par la « nouvelle nouveauté » (pardonnez-moi cet horrible pléonasme) et déjà oubliée. 

Alors aujourd’hui, je vais m'intéresser à un concert donné à la salle Pierre Mercure du centre Pierre Péladeau, une salle dont je retiens l’excellente acoustique, parce qu’en ce qui concerne le reste, c’est-à-dire la qualité et l’intérêt de la musique et des prétendues « innovations » proposées, il n'y a, malheureusement, pas grand chose à retenir.


Voyons cela plus en détail : l’Ensemble contemporain de Montréal et Appassionata se sont mis à deux pour présenter une « fantaisie orchestrale » mêlant El amor Brujo de Manuel de Falla, différentes pièces contemporaines et des projections vidéo sur un écran translucide masquant l’orchestre.

Que dire du résultat? À peu près rien, je veux dire par là qu’il n’y a rien (ou quasiment rien) de positif à retirer de l’expérience : non que la musique de Manuel de Falla soit en cause; l’Amour sorcier, à l’origine un ballet-pantomime composé sur un livret de Gregorio Martinez Sierra pour orchestre de chambre et cantaora en 1915, a été retravaillé par le compositeur sous la forme d’une œuvre symphonique avec mezzo-soprano à la fois originale, profonde, touchante et énergisante. Mais pourquoi donc avoir voulu à tout prix amplifier cette musique, avec pour résultat une « bouillie » parfaitement insupportable avec des cordes grasseyantes et une chanteuse, habituellement plus inspirée, réussissant l’exploit d’être à la fois « gueularde » et incompréhensible? Ce gâchis était accompagné de projections sur un écran translucide censées nous démontrer combien la vue et l’ouïe sont en mesure d’interpréter le monde en synergie et combien des œuvres multimédias peuvent être riches de potentiel à cet égard; eh bien, pour tout dire, la démonstration a totalement échoué et les projections — ressemblant peu ou prou à ce que produit un économiseur d’écran comme on en voit sur tous les bureaux du monde entier — n’ajoutaient absolument rien à la gloire déjà bien entamée de la musique du génial compositeur gaditan.

Je vois là une dérive assez symptomatique de notre époque : il faut toujours et partout TOUT entendre (et tout voir) dans les moindres détails… Au risque de faire passer le souci de la forme — surtout ne rien manquer (au prix où sont les billets) — avant l’enchantement d’une expérience artistique qui, parce qu’humaine, est nécessairement empreinte d’imprécisions. Nous sommes passés des trois singes (un hommage en passant au cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan) à Wikileaks et au buzz permanent; a-t-on vraiment gagné au change? On pourrait aussi rapprocher cette dérive d’une volonté excessive, à l’âge d’un Big Brother qui gazouille et qui affiche des murs virtuels, d’une transparence totale qui me semble tout aussi nocive que l’opacité excessive qui prévalait dans les affaires humaines aux siècles précédents.

Comme je l’ai déjà signalé, la musique de Manuel de Falla était entrecoupée d’œuvres contemporaines qui m’ont profondément ennuyé tout en agressant inutilement mes pauvres organes auditifs meurtris; pour être tout à fait honnête, je n’ai, à la base, et malgré près de 30 ans de tentatives aussi répétées que vaines pour apprivoiser « la bête », aucun goût pour la musique dite contemporaine.

Pour une appréciation musicalement plus étayée de ce concert, auquel j’attribue personnellement une note généreuse de 4/10, je vous renvoie à la critique de Christophe Huss, l’excellent spécialiste musical du journal Le Devoir dont je partage très régulièrement les jugements et qui apporte des éclairages toujours pertinents et originaux sur les concerts et sur les sorties de CD; il lui arrive toutefois, selon moi, d'avoir parfois la dent un peu dure et de produire des critiques — toujours agréables à lire pour la qualité de l'écriture — légèrement « élitistes », je veux dire par là qu’il faut, pour pleinement les comprendre, être musicien ou musicologue, ce que, simple mélomane enthousiaste, je ne suis pas.

Puisque nous parlons du Devoir, et que vous êtes sur le blogue d’un traducteur amoureux des mots (même si ça ne se voit pas beaucoup), je voudrais vous signaler l’excellent blogue Mots et maux de la politique d’Antoine Robitaille qui s'est fixé pour objectif de recenser les sottises, les contresens, les barbarismes et les lapsus produits à jet continu par nos politiques; avouons qu'il dispose d'un matériau quasiment inépuisable et qu'il a la tâche plutôt facile. Et, puisque nous y sommes, allez également faire un tour sur les blogues de Lio Kiefer, qui vous fera voyager à peu de frais — il semble avoir réponse à tout et, voyageur impénitent, avoir fait plusieurs fois le tour de la planète, mais ses informations sont presque toujours fort utiles et transmises, de plus, ce qui ne gâche rien, avec humour — et de Jean Dion qui, sur son blogue C'était bien mieux dans le temps et dans ses chroniques sportives où il nous conte Le merveilleux monde du sport™, combine harmonieusement observations sans concession, ironie douce amère et humour décalé. Le sport comme vecteur d'observation et comme indicateur de l'état de notre société dans son ensemble, voire comme support d'une philosophie de la vie m'a toujours fasciné, et je vous recommande à cet égard la lecture des Silences de Federer d'André Scala, du blogue de Morlino (avec une clé pour décoder le « théâtre des rêves » du titre de ce blogue), du Petit traité de désinvolture de Denis Grozdanovitch et des Yeux de Maurice Richard : Une histoire culturelle de Benoît Melançon, également auteur d'un excellent Dictionnaire québécois instantané.

Amoureux de la francophonie dans son ensemble, je profite de l’occasion pour vous suggérer — sans autres explications, après tout vous êtes largement capables d’aller voir par vous-même —, quelques autres blogues hébergés par les journaux dits « de référence » en France, en Belgique et en Suisse :


Et vous, vous aimez ceci, vous détestez cela? Vous avez envie de nous faire part de vos réflexions ou de réagir à mes élucubrations, alors, à vos souris...

À bientôt,

Michel

© Michel Translation 2011-2014