Mots à maux : Pince-ça et Pince-surmoi sont dans un bateau...

Oleanna

 8,5 / 10
 Théâtre Prospero



Bonjour à tous,

La pièce dont j’aimerais vous parler, et je vous dis tout de suite, « Attention, chef d’œuvre ! », porte en exergue quelques vers d’une chanson populaire :

Oh, to be in Oleanna

That’s where I would rather be

Than be bound in Norway

And drag the chains of slavery.


Si seulement je pouvais être à Oleanna

Au lieu de croupir en Norvège

Traînant mes chaînes d’esclave.

Tout, ou presque, est dit : vouloir être ailleurs, ne pas « croupir » dans sa vie d’esclave…

Oleanna, un terme qui n’apparaît même pas dans le texte de la pièce, est le titre d’un chant folklorique norvégien traduit au XIXe siècle en anglais.

Il désigne également une colonie fondée en Nouvelle Norvège en Pennsylvanie (saluons ici la mémoire de cet immense poète symboliste québécois qu’est Émile Nelligan, auteur du célèbre Soir d’hiver mis en musique par Claude Léveillée), destinée à constituer une société utopique parfaite, une sorte de phalanstère fouriériste, qui a échoué et a été abandonnée par ses fondateurs.

Une allusion savante et assez pessimiste de David Mamet, l’auteur de notre pièce, à un échec individuel et collectif illustrant bien la tonalité de l’œuvre.


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© Sandrine Brodeur-Desrosiers


Mais bien sûr, le chef d’œuvre de Mamet, auteur de théâtre, réalisateur de cinéma, romancier et essayiste — notamment, d’un essai sur la « haine de soi », un thème qui sera évoqué de façon particulièrement prégnante pendant toute la pièce — suggère bien d’autres pistes de réflexion. Je me permets d’en soumettre quelques-unes à votre sagacité, et ce, « en vrac », comme pour ajouter au chaos de la pièce et pour vous mettre dans l’état d’esprit souhaité, je crois, par l’auteur :

  • La complexité des rapports hiérarchiques
  • La vacuité d’une existence purement matérialiste orientée vers la réussite sociale et économique à tout prix
  • La manipulation du langage et des individus, et une réflexion sur le pouvoir de la parole
  • La tentation d’un puritanisme « PC » aux accents intégristes sous couvert de féminisme
  • Les idéaux et les rêves de jeunesse brisés


Jacques Brel : Mon enfance

Jacques Brel : Seul

  • L’impossibilité d’éduquer sans contraindre (mise à bas du mythe de Mai 68 et de ses slogans dont le fameux « il est interdit d’interdire ») et les limites éthiques entre acte éducatif et abus de pouvoir (une question qui commence avec le droit des parents à administrer des fessées à leur progéniture)
  • Les enjeux du capital symbolique parfaitement illustrés par Pierre Bourdieu qui nous explique que « les individus des classes défavorisées ont la possibilité formelle de passer les plus hauts concours, mais [qu’]ils n’ont pas la possibilité réelle d’user de cette possibilité formelle »
  • Le thème de Pygmalion
  • Le mythe du Golem et de la créature qui se retourne contre son créateur
  • Une lecture psychanalytique autour des thèmes de la blessure narcissique et de la vengeance
  • Une sévère critique du microcosme universitaire :
    • clientélisme,
    • barrières économiques et culturelles entravant l’accès aux études supérieures,
    • étroitesse de la marge de manœuvre dont dispose un enseignant pris dans un moule institutionnel,
    • formatage éducatif faisant peu de cas d’une « tête bien faite » pour privilégier les « têtes bien pleines »,
    • production en série de diplômés incultes maîtrisant de façon strictement utilitaire les aspects techniques relatifs à leur spécialité avec, en filigrane, une critique de la toute-puissance de l’économie et du secteur industriel vis-à-vis de l’école en général,
    • omniprésence et pouvoir absolu des experts issus du monde académique (une critique portant essentiellement sur la sphère médiatique où les mêmes « experts » tournent sans fin)
  • Un roman d’apprentissage pour les deux personnages
  • Après plus de 2 000 ans de déni, une sacralisation de la parole des victimes et une transformation, sous la vindicte populaire, des suspects en coupables (on pense ici à l’excellent film sur l’affaire d’OutreauPrésumé coupable, avec Philippe Torreton); on ne peut être qu’admiratif de la prescience de l’auteur, qui, dans une pièce qui date de 92, dénonce déjà, en filigrane, toutes les dérives que nous connaissons aujourd’hui sur Internet, mais Molière et Shakespeare ne dénonçaient-ils pas eux-mêmes une grande partie des maux de nos sociétés ?
  • Les représentations de soi négatives qui brident les individus
  • Les déterminismes quasi ontologiques qui pèsent sur les êtres et l’impuissance des mots à les briser (je pense ici, entre autres chefs d’œuvre du cinéma français empreints de réalisme poétique, au superbe Le jour se lève de Marcel Carné et Jacques Prévert, avec Jean Gabin)
  • Et finalement, en guise de conclusion provisoire, la question de savoir si l’homme a d’autres choix que d’être une proie ou un prédateur, un winner ou un looser.


Jean Ferrat : Le bilan

Jean Ferrat : Dans la jungle ou dans le zoo


Avant d’approfondir quelques-uns de ces thèmes et de tenter de les transcender à travers une ligne de force qui me semble traverser toute la pièce, je souhaiterais rendre un hommage amplement justifié à tous les intervenants qui ont fait de ce spectacle un moment rare d’une densité et d’une intelligence exceptionnelles.

Une fois n’est pas coutume, dans une sorte de plaidoyer pro domo, je souhaiterais évoquer la traduction de ce texte.

Mamet écrit dans une langue acérée, elliptique et pleine de rythme, qui privilégie toujours le dialogue. Et, quoi qu’on en dise, je crois que le théâtre, c’est avant tout des dialogues (même si je sais pertinemment que l’on peut faire « théâtre » de poésie, de romans, de documents d’actualité, etc.). Vincent Côté, à la fois traducteur et metteur en scène, a réussi une transposition saisissante de réalisme et qui respecte à mon sens totalement l’esprit du texte original. Je ne suis pas toujours convaincu qu’une telle démarche est opportune, mais ici l’utilisation d’une langue empreinte de québécismes accentue l’américanité de la pièce sans rien lui enlever de son caractère universel.

La mise en scène de Vincent Côté et d’Olivia Palacci, exploitant au mieux un plan de salle organisé en une étroite bande en forme de « U » — une presque arène en quelque sorte, où l’on assiste bien à plusieurs mises à mort — permet la mise en place d’une scénographie au scalpel instituant un rapport de proximité avec le public qui en arrive presque à être dérangeant — mais c’est certainement là l’objectif avoué de la manœuvre — et amplifiant la puissance et le rythme implacable des dialogues qu’appuie une gestuelle d’une précision inexorable.

Les deux acteurs, encore Vincent Côté et Olivia Palacci, offrent une prestation époustouflante et d’une richesse extraordinaire de laquelle je voudrais toutefois faire ressortir la performance d’Olivia/Carol qui, malgré son imposante stature, s’appuyant sur un jeu tout en finesse — et en ambiguïté — un terme clé comme nous l’allons voir, nous laisse hébétés à force de ne pas comprendre, de ne pas savoir, de douter et de nous poser inlassablement les mêmes questions.


Tentons donc d’y voir un peu plus clair dans ce magma de mots et de situations âpre et bouillonnant.

D’emblée, je vous offre en pâture ma lecture : il me semble que la clé ultime de ce texte, c’est l’ambiguïté avec un grand « A ». Afin de montrer combien l’ambiguïté est inhérente à la pièce, je commencerai par vous proposer un court résumé de ce huis clos en trois actes :

  1. Au début de la pièce, une étudiante, Carol, et son professeur, John, qu’elle appelle avec déférence « Monsieur », se font face dans le bureau de ce dernier sans que l’on connaisse précisément les circonstances de cet entretien au cours duquel l’enseignant explique à son élève les raisons pour lesquelles le travail qu’elle lui a rendu n’est pas satisfaisant. Carol se défend en affirmant avoir fait tout ce que le professeur exigeait — première ambigüité — tout lui en avouant ne pas être arrivée à comprendre, malgré ses efforts, le contenu de son cours. Elle lui indique qu’elle a absolument besoin de réussir son examen. John lui exprime sa sympathie, lui dit même qu’il « l’aime bien » (!) et lui propose enfin de lui mettre la note maximale à la seule condition qu’elle revienne le voir à quelques reprises dans son bureau (Ah ! la belle ambigüité que voilà.) afin qu’il lui réexplique le cours. Durant la conversation, John, qui s’avère être en attente de sa titularisation, est interrompu à plusieurs reprises par des coups de téléphone de son épouse lui demandant de venir immédiatement la rejoindre pour régler un problème remettant en cause l’achat d’une maison qu’ils comptent acquérir à la suite de sa promotion imminente. Il promet à chaque fois à sa femme qu’il arrive immédiatement, mais continue l’entretien et se laisse même aller à quelques confidences sur son enfance pour rasséréner son étudiante en lui avouant que lui aussi avait été considéré comme incapable d’apprendre lorsqu’il était enfant.
  2. Le deuxième acte propose une nouvelle entrevue entre les mêmes protagonistes, toujours dans le bureau du professeur. Toutefois, on sait, cette fois, que c’est John qui a demandé à Carol de venir le voir après qu’elle a déposé une plainte auprès de la commission devant examiner sa requête de titularisation, où elle indique qu’il lui a fait des avances. John tente de persuader son élève de se rétracter. Carol refuse et s’apprête à partir et John tente alors physiquement de la retenir : elle appelle à l’aide et s’enfuit.
  3. Le troisième acte nous montre une ultime rencontre entre John et Carol dans le bureau du professeur, qui s’évertue une nouvelle fois à la convaincre de renoncer à sa plainte. Pendant l’entrevue, John apprend par un coup de téléphone que Carol l’a accusé de tentative de viol pour avoir essayé physiquement de l’empêcher de quitter le bureau lors de leur précédente rencontre. Le professeur perd son sang-froid et finit par frapper son étudiante. La pièce se termine sur ce corps à corps au sol entre John et Carol.


Voilà un résumé qui peut sembler plutôt objectif. Cependant, l’auteur réussit, avec une fourberie à laquelle seuls les véritables créateurs qui s’amusent de nous — et donc d’eux-mêmes — ont droit, à ne pas trancher entre deux interprétations diamétralement opposées.

Dans la première, Carol met en œuvre une stratégie machiavélique afin de se venger de John (ou, qui sait, de tout le corps enseignant ou de tous les mâles, ou...) ou peut-être même de la société dans son ensemble. Elle profite de la naïveté bienveillante de John et, sous prétexte de lui demander de l’aide afin de réussir son examen, elle s’installe dans son bureau, l’amenant petit à petit, avec une grande subtilité, sur le terrain de la vie privée, et faisant durer l’entretien suffisamment longtemps pour que l’accusation de viol soit plausible.

Dans la deuxième, un professeur cherche à abuser sexuellement de son étudiante en lui proposant, d’une manière plus ou moins équivoque, un marché sordide : il changera sa mauvaise note et lui donnera la meilleure note possible à son examen si elle consent à venir le voir régulièrement dans son bureau.

Là où la pièce s’avère constituer un piège génial, c’est qu’en dépit d’une intense réflexion et d’une analyse poussée, il est presque impossible de trancher et que l’on effectue, pendant le spectacle, des allers-retours permanents entre ces deux interprétations en adhérant successivement au point de vue de l’un et de l’autre des protagonistes : impossible de décider où se situe la vérité, si tant est qu’il y en ait une (on pense évidemment à Pirandello et à Chacun sa vérité).

On pourrait, bien sûr, épiloguer autour d’une analyse littéraire — dont le grand maître est sans conteste l’Allemand Hans Robert Jauss avec sa théorie de la réception — voulant que toute lecture d’un texte n’en constitue qu’une interprétation, une herméneutique, et qu’aucun écrit ne recèle une vérité unique et définitive. On pourrait dire que le texte, ou trace écrite, est fixe, durable et transmissible, alors que la lecture — et plus encore la réception d’une pièce de théâtre, le (mal)entendu, où même la trace orale évolue de soir en soir (alors que la trace écrite, elle, est figée) — est éphémère, inventive, plurielle, plurivoque.

On pourrait également exploiter une veine interprétative psychologisante en insistant sur la nature toujours floue des relations entre les individus et sur la proximité entre des sentiments opposés comme l’amour et la haine.

L’auteur a toutefois semé de façon plus ou moins explicite un certain nombre de questions et d’écueils qui nous obligent à aller plus loin et à ne pas nous contenter d’une approche aussi générale.

Pourquoi John, spécialiste de l’éducation et certainement fort au fait des risques du métier, qui va bientôt être promu, prend-il le risque, dans la société américaine d’aujourd’hui, de confier à une étudiante qu’il « l’aime bien » et qu’il est prêt à lui donner son examen sans même qu’elle ait besoin de lui remettre un autre travail pourvu qu’elle s’astreigne à venir le voir régulièrement ?

Pourquoi ne rejoint-il pas sa femme ?

Le comportement de Carol ne va pas également sans poser un certain nombre de questions : alors qu’elle a besoin de réussir cet examen, elle refuse l’aide du professeur et sa proposition de lui accorder la note maximale.

Pourquoi dépose-t-elle une plainte sans avoir absolument rien à y gagner ?

Pourquoi refuse-t-elle de retirer sa plainte qui, encore une fois, ne lui rapportera rien ? 

Les deux protagonistes semblent à chaque fois agir à l’encontre de leurs intérêts personnels : en ratant son examen, Carol compromet ses études qu’elle paye au prix fort, et probablement ses chances de grimper les échelons de la société; en compromettant sa promotion, John prend le risque de ruiner sa carrière et sa vie familiale.

Ambiguïté et refus constituent bien deux traits caractérisant les motivations profondes des personnages et deux démarches sur lesquelles la pièce s’architecture, John incarnant ici l’archétype de l’ambiguïté et Carol celui du refus. 

Examinons, de façon un peu plus détaillée, ce qui rassemble et ce qui oppose ces deux attitudes.

L’ambiguïté, c’est la lutte entre ce que nous aimerions faire, ce vers quoi nous poussent nos pulsions, et ce que nous devons faire, ce à quoi les règles, la bienséance, la société et l’autorité nous contraignent. Les psychanalystes diraient que c’est l’opposition entre le Ça et le Surmoi — que nous avons déjà évoqué sur ce blogue dans Rousseau — Hobbes : un but partout, la balle au centre ! avec la deuxième topique —, entre le principe de plaisir et le principe de réalité.

Un professeur, marié de surcroît, est censé refouler le désir qu’il éprouve vis-à-vis de l’une des étudiantes dont il a la charge. En adoptant une attitude de séduction plus ou moins avérée, c’est-à-dire une attitude ambiguë par nature, il refoule ses pulsions tout en leur laissant quand même une certaine marge d’expression. La séduction, qui utilise souvent sous-entendus et double sens, permet de ménager la chèvre et le chou en préservant le séducteur, ou la séductrice, de toute blessure d’amour-propre qui pourrait être induite d’une rebuffade de l’autre partie. C’est un jeu dans lequel chacun fait semblant de ne pas comprendre ce qu’il comprend en fait parfaitement. L’affirmation « je vous aime bien » est l’incarnation parfaite de cette ambiguïté. En refoulant partiellement ses pulsions, l’individu donne du grain à moudre au surmoi tout en s’offrant le plaisir gratifiant de ne pas les refouler totalement.

Toutefois, il faut faire attention au verre à moitié plein qui est en fait un verre à moitié vide et, à se contenter d’une petite satisfaction partielle, nos deux héros, Principe de plaisir et Principe de réalité, pourraient être à l’origine de grosses frustrations.

L’ambiguïté de John constitue une attitude typiquement modérée. Elle est un non-choix terrible entre le désir et la culpabilité. Elle valorise un faible engagement, des concessions mutuelles, le consensus et la voie médiane ; bref, c’est une attitude centriste !

L’attitude de refus, quant à elle, est parfaitement incarnée par l’obstination de Carol à ne pas retirer sa plainte et par la révolte de John lorsque l’étudiante, se cachant derrière l’association d’obédience féministe qui la défend, sur laquelle nous ne saurons d’ailleurs jamais grand-chose et notamment si elle existe vraiment ou si elle n’est qu’une création de la psyché de Carol — une sorte de surmoi féministe —, demande que le livre qu’il a écrit soit rayé des ouvrages de référence de son cours.

Ici aussi, on assiste à une lutte entre Mister Ça et Docteur Surmoi.

Lorsque Carol exige de John qu’il retire son bouquin de la liste des livres qui doivent être lus par les étudiants, ce dernier refuse, arguant de la nécessité de protéger son fils — l’essence même de son être — qui, plus tard, lira son nom sur la couverture. Il s’agit cependant d’un faux-semblant : s’il souhaitait vraiment protéger son fils, il préserverait ses conditions de vie en acceptant le chantage de l’étudiante qui, finalement, porte sur un point relativement mineur. Toutefois, ce point n’est mineur qu’en apparence ; en fait, accepter les conditions exigées par Carol reviendrait à rouvrir une blessure narcissique extrêmement profonde, une blessure contractée dans son enfance quand il s’entendait dire en permanence qu’il était idiot et incapable d’apprendre. Pour cautériser cette blessure, il est devenu professeur, prouvant à tous que non seulement il pouvait apprendre, mais qu’il pouvait même enseigner, et plus encore enseigner les sciences de l’éducation (subtile mise en abyme). C’est cette blessure narcissique qui l’a amené à rejeter l’ordre établi et à adopter une attitude de rebelle — même s’il s’agit d’une révolte en chambre — qui lui fait mettre en avant son côté anticonformiste et qui est peut-être à l’origine de cette ambiguïté le conduisant à agir inconsciemment pour rendre sa promotion, c’est-à-dire son intégration définitive dans le système, impossible, alors que, consciemment, il la désire ardemment. Lorsqu’il comprend que Carol a subi des attaques similaires envers son amour-propre, il est inexorablement attiré vers elle.

L’étudiante a souffert et souffre encore d’humiliations permanentes de toutes les personnes en position d’autorité vis-à-vis d’elle, qu’il s’agisse de ses professeurs ou de ses employeurs ; en refusant tout compromis avec le professeur, elle s’attaque à tous les pouvoirs et tente d’évacuer toutes ses frustrations. Son refus correspond à une rébellion contre le surmoi, considéré comme une entrave à son désir d’être autonome et de vivre sans humiliation.

On pourrait croire que la très forte opposition entre les deux personnages serait garante de toute absence d’ambiguïté ; or, paradoxalement, il n’en est rien, et c’est précisément cette opposition extrême au début de la pièce qui — on pourrait croire que l’auteur est un marxiste convaincu – va induire un dépassement dialectique qui permettra de sortir de l’ambiguïté de l’attitude des personnages. Pourtant, ce face-à-face entre quatre murs met en exergue le déséquilibre total existant entre les deux protagonistes : un homme et une femme, un enseignant et une élève, un adulte mûr et une toute jeune femme, un beau parleur et quelqu’un qui cherche ses mots, un homme qui a réussi socialement et une femme en plein échec, etc. C’est précisément cette dissymétrie, si flagrante, qui va provoquer le raz-de-marée et la fureur de Carol qui, à l’image du prolétariat exploitant les contradictions internes du capitalisme, va, dans un renversement dialectique assez inattendu, tirer profit des ambiguïtés de John pour procéder à un rééquilibrage, qui n’est en fait rien d’autre que la création d’un nouveau déséquilibre, total, de leurs relations ; mais il n’y aura toutefois pas de réel dépassement comme on aurait pu l’attendre d’une application orthodoxe de la théorie marxiste.

J’ai déjà indiqué que le professeur incarne la figure de l’ambiguïté alors que l’étudiante incarne celle du refus.

John est pratiquement à l’acmé (salut Léo, non, pas Ferré, l’autre) de sa carrière professionnelle et de sa vie personnelle : il est sur le point d’être titularisé et d’acheter une maison. Pourtant, on comprend rapidement qu’il est pris entre des désirs contradictoires : il aspire au statut de professeur titulaire et au confort qui va avec, mais, simultanément, il méprise les membres de la commission de titularisation. En outre, ironie, ironie, il délivre un enseignement qui constitue une critique acerbe du système universitaire.

Il est véritablement « pris le cul entre deux chaises », si vous me permettez l’expression, entre, d’une part, son esprit naturellement rebelle et son souhait, probablement sincère, d’un enseignement s’appuyant sur des relations égalitaires avec les étudiants qui le pousseraient à refuser toute compromission avec la nomenklatura de l’université et, d’autre part, ses aspirations de réussite professionnelle – qu’il assimile probablement à de la réussite intellectuelle — et de réussite familiale — qu’il assimile probablement à de la réussite affective — qui le pousseraient à se jeter dans les bras de la commission et à sacrifier une partie de ses idées, voire de ses idéaux, sur l’autel du bien-être. 

L’ambiguïté de John — au-delà de ses aspects stratégiques permettant de ne pas s’engager et de rester, au travers du jeu de la séduction, sur son quant-à-soi pour laisser à l’autre la responsabilité d’aller ou de ne pas aller plus loin — est en fait un révélateur d’une profonde fracture interne entre ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas, ou plutôt une échappatoire matérialisant une situation dans laquelle il veut ce qu’il ne veut pas et il ne veut pas ce qu’il veut.

Carol adopte une attitude tout autre, celle du refus et de la révolte. Bien sûr, elle a pour objectif de réussir socialement, ce qui passe par une réussite à son examen ; mais l’attitude ambiguë de John va faire remonter du plus profond d’elle une révolte violente dans laquelle, à l’encontre de ses propres intérêts, elle s’en prend aux patrons qui l’exploitent, aux professeurs qui la méprisent et à tous ceux qui utilisent leur pouvoir et leur maîtrise des différents codes en vigueur pour rester en haut de la pyramide… seuls ! C’est l’ordre machiste et patriarcal qui, pour elle, incarne toutes ces oppressions réunies et la transforme en héraut de la cause féministe. Carol ne subsiste qu’en acceptant d’être économiquement exploitée, en prenant acte de son statut intellectuellement inférieur – John manie à cet égard la litote avec une maestria évidente et, quand il lui dit qu’elle est extrêmement intelligente, il faut bien entendu comprendre qu’il la trouve parfaitement stupide — et en étant reconnaissante vis-à-vis de son professeur pour le temps qu’il accepte de perdre pour elle et pour les bribes de connaissance qu’il condescend à lui accorder.

C’est cette arrogance du mâle dominant, du détenteur du savoir, de l’adulte et du bien nourri — arrogance réelle ou simplement perçue comme telle — qui va déclencher le refus, la révolte et le renversement dialectique qui les entraînera tous les deux dans la chute. L’attitude de refus de Carol lui permet de renverser la relation et de transformer John en un esclave suppliant. Mais tout ça n’est qu’illusion : si le pouvoir du professeur est effectivement brisé, si, dans l’instant, c’est bien l’étudiante qui tient le bon bout du bâton, sa victoire n’est qu’éphémère et rien n’est changé, sur le fond, au niveau collectif ; les mêmes rapports de force continuent à prévaloir. Quant à l’échelon individuel, l’échec est encore plus patent si l’on considère que la pièce se termine sur l’image des deux protagonistes étendus à terre physiquement et symboliquement.

Au début de la pièce, l’homme détient tous les pouvoirs et la femme-élève est totalement soumise, ensuite elle manifeste son refus, gagne la bataille, dépouille l’homme de ses pouvoirs, sans toutefois acquérir pour elle-même la moindre parcelle de pouvoir réel. (On pourrait fantasmer sur une quatrième étape, organisée sur un mode collaboratif, où l’objectif ne serait plus d’abattre l’autre, mais de travailler ensemble à l’atteinte d’objectifs communs à l’humaine condition, entre hommes et femmes, entre enseignants et élèves, entre patrons et employés, etc. Je m’étonne moi-même de ma propre naïveté…)

En conclusion, et sans aucune ambiguïté cette fois, du très grand théâtre, à lire ET à voir absolument !


Si vous avez vu la pièce ou si vous l’avez lue, nous serions vivement intéressés à découvrir votre interprétation :

  • Odieuse manipulation dont un honnête professeur serait victime ?
  • Séduction et harcèlement de la part d’un homme en position de pouvoir ?


Et, puisque cette pièce se passe entièrement dans le monde universitaire et en fait une critique plutôt acerbe et que le récent contexte politique, ici au Québec avec le printemps érable, a également mis en avant ce thème et cette problématique, je souhaiterais lancer quelques interrogations additionnelles en espérant qu’elles nous permettront d’amorcer un échange de points de vue :

  • L’éducation, et en particulier l’éducation universitaire, est-elle un bien commun et un droit fondamental de la personne, comme le droit à la satisfaction de ses besoins essentiels, le droit à la sécurité ou le droit à la santé ? En conséquence, devrait-elle être — à l’image, par exemple, des services de justice ou de sécurité comme la police, l’armée et l’appareil judiciaire — affranchie des contraintes de l’économie de marché et, à ce titre, totalement gratuite ?
  • L’université a-t-elle pour objectif de former des citoyens éclairés ayant appris à apprendre et maîtres de leur destin ou doit-elle produire des diplômés maîtrisant des compétences et des techniques plus ou moins directement exploitables par l’économie de marché ?


J’attends de lire vos réponses, vos commentaires, vos réactions, vos éclairages ou simplement vos suggestions avec impatience.


À bientôt,


Michel


Jouissez sans entraves. Vivez sans temps morts.


Saviez-vous qu’il existait encore des Chrétiens ?


Assez d’églises.


Je décrète l’état de bonheur permanent.


La Nature n’a fait ni serviteurs ni maîtres, je ne veux ni donner ni recevoir de

lois.


Sous les pavés, la plage.


Il est interdit d’interdire.


Inventez de nouvelles perversions sexuelles.


Vive la cité unie vers Cythère.


Jouissez ici et maintenant.


Aimez-vous les uns sur les autres.


Soyez réalistes, demandez l’impossible.


Ni maître ni Dieu. Dieu, c’est moi.


La bourgeoisie n’a pas d’autre plaisir que celui de les dégrader tous.


Faites l’amour et recommencez.


Cette citation de Nietzsche : « Il faut porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. »


Plus jamais Claudel.


Le sacré, voilà l’ennemi.


Une citation prêtée à Baudelaire : « Dieu est un scandale, un scandale qui

rapporte. »


La mort est nécessairement une contre-révolution.


Ceux qui prennent leurs désirs pour des réalités sont ceux qui croient à la réalité de leurs désirs.


Qu’est-ce qu’un maître, un dieu ? L’un et l’autre sont une image du père et

remplissent une fonction oppressive par définition.


Idée que les luttes pour la reconnaissance sont une dimension fondamentale de la vie sociale et qu’elles ont pour enjeu l’accumulation d’une forme particulière de capital, l’honneur au sens de réputation, de prestige, et qu’il y a donc une logique spécifique de l’accumulation du capital symbolique comme capital fondé sur connaissance et la reconnaissance (Choses dites)


Forme que revêtent les différentes espèces de capital lorsqu’elles sont perçues et reconnues comme légitimes (Choses dites)


Le capital symbolique n’est pas autre chose que le capital économique et culturel lorsqu’il est connu et reconnu, lorsqu’il est connu selon les catégories de perception qu’il impose (Choses dites)


Crédit fondé sur la croyance et la reconnaissance (Représentation politique)


Le capital symbolique, c’est n’importe quelle propriété (n’importe quelle espèce de capital, physique, économique, culturel, social) lorsqu’elle est perçue par des agents sociaux dont les catégories de perception sont telles qu’ils sont en mesure de la connaître (de l’apercevoir) et de la reconnaître, de lui accorder valeur (Raisons pratiques)



© Michel Translation 2011-2014